mercredi 2 novembre 2016

Le Blues du lecteur vieillissant




Le lecteur est une espèce bien étrange. Très tôt amoureux des livres, il les dévore avec gourmandise et à l’automne de la vie, s’il en demeure un amoureux fou, vient cependant l’inappétence. Il découvre, à son corps défendant, que la lecture  a aussi son crépuscule. Portrait en trois mouvements du lecteur à partir des confidences d’un vieux lecteur.

Le lecteur méritait bien que les sociologues et les psys se penchent sur l’étrange animal qu’il est. Car dès que l’on a chopé le virus de la lecture, on en guérit plus et tout est à jamais changé. Le lecteur traverse l’existence, le nez dans le livre, absent aux hommes et aux choses. Mais de l’enfant au vieil homme qu’il est devenu, si le désir du lire est intact, l’acte même est changé.

Enfance... Enfant, il découvre les livres et y trouve un délicieux plaisir dans cet exercice solitaire. Bédés, magazines, roman de la bibliothèque verte ou rose, il en devient un consommateur insatiable. Un livre dans les mains et il se soustrait aux bruits et rumeurs du monde. Il lit à toute heure et en tout lieu. Dans une encoignure de la maison, dans les toilettes,  couché sur l’herbe sous la frondaison d’un flamboyant ou caché dans une armoire légèrement entrebâillée.
Si les parents applaudissent au début, ils s’inquiètent par la suite de la santé mentale de cet enfant qui ne joue plus aux billes avec ses camarades d’âge, qui ne s’assoit plus devant la télé et vit désormais entre les pages d’un livre. Il ouvre une page et c’est comme s’il écarte une branche pour se retrouver dans la jungle avec Zembla, il se téléporte dans le tipi d’un chef sioux entouré de squaws terrorisées par les Tuniques bleues ou lévite au dessus du terrain lunaire avec ses cratères en compagnie de Tintin et Milou. Avec un livre dans les mains, l’enfant détient les clés de la machine à remonter le temps et parcourir les mondes. Les parents décident de sévir et le jeune lecteur entre en clandestinité. Il lira la nuit, sous la couverture, le faisceau d’une lampe sur les pages. C’est en ce moment qu’il découvrira les livres  licencieux, ceux dont on arrache la couverture pour les rendre apocryphes.

Age d’homme…Adulte, il entretient la flamme de sa passion malgré les bourrasques de la vie. Il lutte contre les heures de travail qui rongent sa passion, les visiteurs qui s’attardent après dîner pendant que le temps s’étire et grignotent la plage de lecture du soir, et s’oppose à la famille qui devient rivale du livre. La femme en est jalouse, le bébé déchiquète les livres qui trainent, la femme de ménage ne ménage pas les livres sur le guéridon du salon, tous exiges que le livre s’exile de la maison ou du moins se fasse moins voir. C’est ainsi que les livres rejoignent les rayons de la bibliothèque du bureau ou les cantines dans le garage. Toute moment de lecture devient une victoire arrachée à la smala, à la vie…

Le grand âge…Et les années s’empilant les unes sur les autres, les enfants quittent le nid, pareils à des oisillons qui s’élancent, ailes déployées de la branche et s’éloignent dans le ciel. L’épouse devient bigote, elle a remplacé l’époux par l’église et la conversation amoureuse par la prière fiévreuse. La vie active aussi s’en est allée, la retraite est là. Le vieux lecteur se frotte les mains de contentement. Il se dit voici enfin revenu le temps de la lecture. Mais les yeux aussi sont partis, un léger voile les recouvre et il faut des loupes épaisses pour lire.  Les doigts sont devenus malhabiles à feuilleter les pages et il faut des coussins dans le dos et sous les épaules pour supporter une colonne vertébrale affaissée. Mais l’espoir reste tenace comme une mâchoire de caïman refermée sur un cuisseau et ne se desserre point.

Le vieil lecteur se remet donc à acheter des livres tout en veillant à ne plus prendre des ouvrages avec une  petite police. Il ressort aussi des rayons ou des cantines les romans aimés et pense retrouver les anciennes délices goûtées pendant leur lecture. Mais hélas ! Il est devenu incapable de venir à bout d’un livre. Il papillonne, s’éparpille, commence un livre, le laisse en chemin au bout d’une dizaine de pages et passe à un nouveau. Tel un jeune homme qui jette sa gourme et court la gueuse, il devient volage avec les livres.

Inquiet de se découvrir sur le tard, inconstant et frivole, il s’ouvre à ces vieux compagnons de lecture et  découvre que son mal est partagé. En effet, avec l’âge vient le sentiment de sa finitude et l’urgence de combler ses lacunes de lectures. Avide de découvrir de nouveaux livres, et surtout de bons livres, et conscient qu’il n’a plus l’éternité devant lui, il veut lire plusieurs livres à la fois. Mais on ne peut poursuivre deux li(è)vres en même temps, dit la sagesse.

Aussi se console-t-il en pensant qu’il lèguera sa bibliothèque à ses petits-fils mais ceux-ci sont plus amoureux des consoles vidéo que des livres. Songe-t-il un moment à faire don de ses livres à l’école de son village mais cela n’intéresse personne. En dernier recours, il se résout à céder ses bouquins à la vendeuse de friture qui pourra ainsi emballer ses beignets dans des pages de grands auteurs. Une maigre consolation. Mais celle-ci, avec une moue de dédain, lui rétorquera, à coup sûr, qu’elle aurait aimé des feuilles propres, c’est-à-dire sans écriture. Que les  livres soient sans écriture ! Des feuillets vierges.

Ainsi va le vieux lecteur, traînant son blues comme Sisyphe sa roche, seul et incompris. Son dernier rêve. Une tombe tapissée des pages de  livres, un oreiller fait d'une pile de livres pour le repos éternel. Mais aucun de ses ayants droit ne cédera à ce caprice mis sur le dos de la sénilité. Et, il regrette de n’avoir pas, enfant,  pris au pied de la lettre le conseil de Gide : « Il faut, Nathanaël, que tu  brûles en toi  tous les livres.». Il aurait pu danser autour d’un bel autodafé…

mardi 6 septembre 2016

Sur les traces de Yambo Ouologuem



Comme D.J. Salinger, le romancier américain, auteur de l'Attrape-coeurs, Yambo Ouologuem est un écrivain disparu. Pas mort. Depuis 40 ans, il vit en reclus au Mali. Ayant découvert sa cachette, nous sommes parti sur ses traces. Récit de la recherche d’un homme qui s’est enveloppé d’ombre et de silence.

 En 1968, un écrivain malien de 29 ans publie un roman aux Editions du Seuil, Le  Devoir de violence. C’est une œuvre dérangeante. Car elle attaque au marteau l’image édénique que la Négritude vend de l’Afrique. Déroutante aussi. Elle révèle une écriture rabelaisienne faite d’emprunts et de pastiches qui  porte une esthétique nouvelle. 
 Le prestigieux prix littéraire Renaudot revient cette année-là au « Devoir de violence ». Cela exacerbe les « bruits et les fureurs » que suscite le roman. Tirs groupés des élites africaines et africanistes sur l’auteur et son roman.

Trois ans plus tard, la solution est toute trouvée pour  briser l’impertinent : on l’accuse de plagiat ; son roman est retiré des rayons des librairies. La presse se déchaîne, elle tire à boulets rouges sur celui qu’elle encensait il n’y a pas si longtemps. 

Il se justifie. Personne ne l’écoute. Il se défend. Tout le monde l’accable. Blessé, le jeune auteur quitte la France et rentre au bercail où il est accueilli en fils indigne et ostracisé. Depuis ce temps, il vit en reclus dans une banlieue de Mopti. Suivant en cela le conseil de Nietzsche : « si tu ne peux changer le monde, change de monde ». Passant ainsi du bruyant monde des Lettres à celui bucolique de Sévaré. Et depuis 40 ans, pas un mot, pas un écrit, il est silencieux comme une tombe.

C’est un soir au Bar de l’hôtel Koydol seyo de Mopti que j’ai entendu parler de Yambo Ouologuem. Dans la rumeur des propos étouffés des clients, me parviennent de la table voisine des bribes d’une discussion sur la culture au Mali. Et surgit le nom de  Yambo Ouologuem qui capte mon attention. J’apprends qu’il vit à Sévaré, une sorte de banlieue à 14 kilomètres de Mopti. Au fil des heures, cette information, anodine au départ prend peu à peu possession de mes pensées et s’impose à ma conscience. Incontournable comme une montagne. Mon imagination s’enflamme. Et brûle en moi, avec l’incandescence d’un bûcher, le désir de voir Yambo Ouologuem. Le voir quarante ans après son exil de la littérature !

Dans une sorte de fièvre, j’entrevois toutes les possibilités à moi offertes. Enregistrer sur un dictaphone cette voix qui s’est tue depuis deux décennies. Capturer sur une pellicule ce visage qui s’est résolu à habiter l’ombre. Et recueillir sur mon vieil exemplaire tout jauni du « Devoir de violence »un autographe tracé par ces doigts qui se sont déshabitués d’écrire ! Ma résolution est prise. Demain dès l’aube, j’irai à la recherche de Yambo Ouologuem. Je convaincs facilement une touriste nantaise, professeur de Lettres, à se joindre à mon équipée. Elle filmera l’entretien.

Après une course de trente minutes dans un autocar plein comme un œuf,  nous voilà à Sévaré. Allant de ci, de là, à la recherche de la bonne information. Où trouver Yambo Ouologuem ? Beaucoup de personnes éludent nos questions, se dérobent, prétextant la barrière de la langue, nous coulant des regards soupçonneux. Certains consentent à nous répondre mais nous disent qu’il n’est pas possible de voir l’écrivain. Quant à son domicile, ils affirment invariablement ne pas le connaître. 

Après avoir tourné en rond pendant une bonne heure, un homme que nous avions vu dans un groupe que nous avions interrogé précédemment nous rejoint. Il me presse de questions sur nos motivations réelles. Ayant montré patte blanche, il se décide à nous indiquer la maison de l’écrivain. « De la gare des taxis, il faut prendre la voie qui rejoint le carrefour de la Gendarmerie d’où partent les routes de Bamako, Bandiagara et Gao. Et tourner à droite en direction de Gao, marcher un  kilomètre. A gauche, se dresse la maison de Yambo Ouologuem. »
  
En aparté, il me conseille d’y aller seul. Je ne compris pas tout de suite la raison.  A une centaine de mètres du domicile de l’écrivain, un groupe d’hommes assis à l’ombre d’un flamboyant nous interpellent. Tout le patelin semble informé de notre présence. Sans détour, on me dit que je dois me séparer de ma compagne d’expédition. Etant Européenne, sa présence incommoderait notre hôte. Elle attendra donc avec eux pendant que j’irai seul chez l’écrivain. Quel ressort s’est brisé en cet homme pour transformer le ressentiment contre l’intelligentsia française en une haine indistincte?

Une fois poussée le portail qui s’ouvre dans un grincement, on se retrouve dans une petite cour avec, à droite, un petit jardin en fleurs et odoriférant, une grande maison dans le fond et à gauche un hangar avec un lit de camp et deux chaises. Là m’accueille une femme âgée. De son visage dont l’âge n’a  estompé ni la régularité ni la finesse des traits  il émane une grande sérénité. Et la voix est douce et apaisante comme le murmure d’une source fraîche.

 Ses yeux lumineux me scrutent profondément après m’avoir invité à m’asseoir et pris connaissance des raisons de ma venue. C’est la mère de l’écrivain. Son fils, qui a passé la soixantaine, aurait écrit un peu ce matin avant de rentrer se reposer. Elle me suggère de repasser le soir. Peut-être l’auteur serait-il disposé à me recevoir.

Revenu sur mes pas, au lieu où attendait mon amie, des langues se sont déliées et on m’a parlé de Yambo Ouologuem. Longuement. Il  serait devenu un tradi-praticien à la médecine très demandée. Il aurait tourné le dos à tout ce qui est occidental et vivrait dans un monde virginal : sans produit manufacturé, écolo et bio. Il aurait beaucoup étudié le Coran et serait devenu un fervent musulman.

Attablé au Mankan-té, un bar-restaurant de Sévaré,  dans l’attente du soir pour repartir à mon rendez-vous, des interrogations fondirent sur moi comme une nuée de corbeaux. Pourquoi le revoir ? Ai-je le droit d’imposer sa présence à cet homme qui ne quête que la tranquillité ? L’homme que je recherche, c’est l’écrivain du Devoir de violence. Pas le tradi-praticien ! A quoi bon rencontrer  le Yambo Ouologuem actuel? Qui pourrait être délirant ou désespéré ?
Était-ce la fatigue et la longue tension qui instillèrent cette fissure dans le bloc de détermination que j’étais ? Toujours est-il que ma résolution  fondit comme beurre au soleil.

Et j’ai quitté Sévaré. Sans une interview. Sans une photo. Sans une dédicace. Sans un regret aussi ! Ai-je vu Yambo avant de rebrousser chemin?  Affirmatif. Mais cela n’a plus d’importance. Parce que ce Yambo-là n’est pas celui qui m’intéresse ! L’écrivain est tout entier dans son livre et il suffit d’ouvrir le  Devoir de violence  pour prendre langue avec Yambo Ouologuem. Il m’a fallu, pourtant, parcourir des milliers de kilomètres, enjamber une frontière, à la poursuite d’une ombre  avant de le découvrir.

jeudi 11 août 2016

Kroh ! les femmes ont déserté la maison de Y.Traoré: Un Amour de Sya





Yacouba Traoré, auteur de Gassé Galo et Bonsoir et Merci de nous suivre,  deux récits qui entremêlent ses souvenirs de journaliste télé et des enseignements sur le métier où l’on sentait affleurer le romancier, a sauté le pas et est entré en fiction avec un premier roman intitulé Kroh ! les Femmes ont déserté la maison. Publié aux Editions Ceprodis en cette année 2016, c’est une déclaration d’amour à  Bobo et à ses amazones.

A travers l’histoire de Rihanata, une adolescente contrainte de  quitter le Ghana pour venir poursuivre ses études chez son oncle à Bobo Dioulasso, Yacouba Troré ressuscite Bobo des années d’avant la 
Révolution d’août avec ses vieux quartiers et surtout les us et coutumes à travers les mariages et leurs cérémonials rigides, ses griots pris en tenaille entre les valeurs du passé et les rudesses du présent et ses adolescentes au caractère bien trempé et à la langue bien pendue.
 Kroh ! est un instantané d’une ville qui tente un jeu d’équilibriste pour rester dans le vieux monde tandis que le nouveau l’aspire avant une grande force. Ce livre est un Polaroïd de Sya dont les couleurs se sont un peu estompées avec le temps mais dont on devine l’architecture dans les contours sépia.

Toutefois, bien que le roman s’ancre dans un Bobo des années 70 (nous le croyons), l’auteur rompt avec le réalisme du roman burkinabè et construit un univers panthéiste où les êtres et les choses sont des personnages qui interagissent et communiquent. Le réalisme magique. C’est bien une tourterelle qui annonce l’arrivée de Rihanata, ce sont des silures sacrées qui dressent un cordon de sécurité autour d’un personnage agressé. C’est aussi la lune qui patrouille la nuit et décide de la sanction à infliger à l’indélicat et désigne ses bourreaux ! Ici un vent vicieux folâtre dans les pagnes des dames et là, le soleil provocateur envoie des flèches sur les crânes dégarnis. Ce roman est un immense poème païen de l’unicité du monde.

Mais le vaste chant au monde n’empêche pas le narrateur de promener un regard plein d’ironie sur les hommes. L’auteur a l’art du portrait incisif et caricatural. Il croque une galerie de personnages inoubliables avec un sens du détail qui détonne et du mot qui fait mouche. Que ce soit le taxi, l’inénarrable griot ou le délégué du Lycée Ouezzin, il naît sous sa plume  des personnages désopilants.

Il faut dire que l’auteur travaille bien sa prose. Il quête la métaphore, recherche la phrase ample et chatoyante,  passe les mots l’étamine avant de les coucher sur la feuille comme des pépites. C’est un exercice de style qui s’apparente à de l’orpaillage et qui montre que l’auteur est un redoutable bretteur de la langue mais qui, à notre sens, ne sert pas toujours le récit.  Ainsi la métaphore filée sur le zébu agonisant pour évoquer l'entrée du train Gazelle en gare qui ouvre le roman et dont la saisie est difficile, n’est pas le meilleur moyen de faire franchir le seuil d’un roman à un lecteur. Serait-ce une coquetterie du journaliste télé qui tient à montrer que contrairement à l’idée répandue, les journalistes du petit écran sont capables de se départir du style télégraphique de ce média pour être de vrais littérateurs. Certainement !

Un roman anthropophage culturel comme Bobo

Ce roman révèle que l’auteur est un grand lecteur doublé d’un mélomane éclectique. Michel Foucault disait que la littérature commence quand le livre n’est plus l’espace où la parole prend figure, mais le lieu où les livres sont tous repris et consumés. Ce roman est un palimpseste où s’inscrivent les grands musiciens des années 70 de la chanson française, de la pop et de la rumba congolaise ainsi que des romans de la littérature monde. Kalala, Bad Co, Malko comme surnoms de certains personnages et des comparaisons avec Sylvie Vartan, Françoise Hardy, Tina Turner  montre un auteur mélomane. En outre, ce roman oscille entre le roman à thèse avec les discussions entre l’héroïne et sa tante ou avec Bakoroba, le chef de Dioulassoba. De longs dialogues mâtinés de philosophie et de théosophie  font penser aux dialogues fleuves de l’Aventure ambiguë de Cheick Hamidou Kane et  à La Condition humaine de Malraux. Ahmadou Kourouma aussi pointe du nez avec des injures en langue et des malinkismes. Même Gérard de Villiers se retrouve dans la description de la plastique des femmes.

Ce sont d’ailleurs les femmes qui sont les héroïnes de ce roman. Si elles ont déserté la maison, c’est parce qu’elles ne veulent plus être confinées au harem d’un polygame, elles prennent les rênes de leur destin. Comme Rihanata, elles refusent d’être des objets entre les mains des hommes, soient-ils leurs géniteurs, elles n’offrent plus leur hymen à l’époux et elles poussent jusqu’à l’absurde les règles pour montrer leur inadéquation avec l’époque.

Kroh est aussi un hymne à l’interculturalité et à la multicuturalité. En ce moment où les politiques de décentralisation mal comprises ont exacerbé les replis identitaires et semer les graines de la division, mettre en scène une famille Nacanabo  vivant à Dioulassoba et dont l’une des filles se bat pour sauvegarder le Dafra et ses silures sacrés n’est pas gratuit.  C’est une fiction pour dire qu’il n’y a pas d’étrangers à Bobo, juste des amis qui ne se sont pas encore retrouvés. Et ce roman se verrait bien comme le lieu de retrouvailles des amis et des fils de Bobo.

Voilà enfin un premier roman qui ne tombe pas dans le piège courant des primipares de  vouloir tout embrasser, il pêche, s’il fallait absolument lui trouver un défaut, par parcimonie : il s’attache trop à Rihanata et à son sillage immédiat de sorte que le contexte historique ou politique n’est pas développé. Ici on sent que l’auteur est un journaliste et reporter télé, son narrateur porte une camera à l’épaule et filme le personnage principal. Là où elle n’est pas, le narrateur ne s'y trouve  pas non plus. Pour rester dans le langage de l’image, on dira que le plan général est l’image manquante de ce premier roman. 

Pourtant le lecteur  aurait aimé que le narrateur plantât Rihanata quelquefois et allât se perdre dans les tréfonds de la ville pour nous faire sentir son haleine faite de l’encens envoûtant de ses dames, de l’odeur enivrant de la bière de mil des gargotes de Bolmakoté, les effluves du thé à la mente des grins et de maints autres parfums qui lui donne  sa fragrance unique tout à la fois de village éternel  et de cité cosmopolite. 

Gageons que le prochain roman le fera car il est évident que Yacouba Traoré est tombé en littérature et il n’est pas près d’en sortir.Pour le grand bonheur des lecteurs. En attendant, immergez-vous dans Kroh,… pour sentir pulser le souffle  enivrant de Sya la Belle et  suivre les pérégrinations de Rihanata dans la cité des silures, une rebelle sans cause qui trouvera au Pays de ses pères le sens de l’engagement citoyen et le sens de sa vie.

jeudi 7 juillet 2016

Théâtre : Baabou Roi d’Aristide Tarnagda au Cito


 
Baabou Roi (Hyacinthe Kabre) au centre, entouré de sa cour
 Sur un drame drôlatique de Wole Soyinka, Aristide Tarnagda crée un spectacle fort. Sur un rythme survolté, 26 comédiens font rire aux larmes en nous faisant vivre le rise and fall d’un Ubu africain. Plongée au cœur des intrigues de palais et dérives du pouvoir sur un mode farcesque.

Disons-le tout de go : cette pièce réconcilie le Cito avec les amateurs de grand théâtre qui étaient lassés des petites créations peu ambitieuses. Baabu Roi est vraiment la création majeure de cet espace en cette année2016. Avec Baabou Roi créé en 2001, le prix Nobel de littérature nigérian Wolé Soyinka poursuit sa dénonciation des dictatures. C’est l’histoire de Basha Bash, un soldat benêt que son ambitieuse et cupide femme, Maariya, pousse à renverser le Général Potiprout pour prendre le pouvoir.
Il se proclame roi Baabou (rien en Yorouba) et fait de son pays le Gouatou, une monarchie. Et commence alors une chevauchée sanglante pleine de bruit et de fureur qui va s’achever par la mort du roi, celui-ci ayant succombé à une overdose de rhinodisiaque. Un parcours fulgurant qui continue un cycle de violences politiques sans le clore…

Tout en optant pour la fidélité  au texte, Aristide Tarnagda propose  une mise en scène intelligente et austère, virevoltante qui rend magistralement  la folie, le grotesque et l’absurde de cette pièce ou meurtres entre amis, mensonges, gabegie, népotisme et prédation sont poussés au paroxysme. Pendant deux heures d’horloge, il promène sa trentaine de comédiens sur scène avec une maestria de général d’armée.  

Avec cette mise en scène, Artistide Tarnagda confirme qu’il est aussi bon dramaturge que metteur en scène. Au Burkina, on a vu ses mises en espace réussies de textes contemporains avec des personnages peu nombreux. Avec ce texte « classique » et cette pléthore de comédiens, on était dans l’expectative.
Il court une idée (reçue ?) selon laquelle ceux qui dirigent bien peu de comédiens auraient du mal avec une foule de comédiens. Comme si un droitier ne peut être que malhabile avec sa gauche. Pourtant on découvre ici un metteur en scène ambidextre. Comme un magicien, il  fait surgir une foule sur scène et la fait disparaître comme un corps volatil.

La First lady Maariya (Safoura Kaboré)
D’immenses comédiens portent cette farce hénaurme. D’abord Hyacinthe Kabré qui met son physique de géant au service de Baabou Roi, ramenant à notre souvenir des figures telles Eyadema ou Amin Dada. Et il y a Soufoura Kaboré dont l’interprétation du rôle de  Maariya restera dans les annales. Cette comédienne, au physique d’éternelle Lolita compose une First lady qui serait un croisement entre l’ambition de Lady Macbeth et  la cupidité de Mère Ubu avec tellement de vérité qu’elle s’exhausse au-dessus de tous les comédiens. Quant à Lamine Diarra, il distille un jeu minimaliste tout en économie et finesse, un jeu à l’opposé de l’exagération générale de ses comparses, ce qui donne du relief à Potiprout.   
D’où la frustration légitime des spectateurs quand après une performance de 2 heures, ces comédiens sont congédiés dans les coulisses sans être présentés au public pendant que le présentateur s’égosille sur des banalités autour de la pièce.





Le public rit beaucoup pendant ces deux heures. A cause du comique du texte qui met en œuvre une novlangue faite d’emprunts à Ubu Roi dont il se veut une réécriture, à Lady Macbeth et à Jules César de Shakespeare, et truffée de néologismes et de contrepèteries. On devine que Wole Soyinka l’a écrite dans une transe jubilatoire, utilisant l’art pour dénoncer les dictatures au Nigéria et du même coup se payer la tête de Sani Abacha : les similitudes entre Basha Bash et cet homme politique qui a contraint l’auteur à l’exil sont évidentes : d’abord  la proximité des noms et ensuite  leur mort.

Cette mise en scène réussit par l’usage du moore et par des clins d’œil à l’actualité nationale à mettre ce drame ubuesque en raccord avec l’histoire politique du pays des hommes intègres. Comment ne pas penser à la Transition après que Basha Bash s’est débarrassé du treillis pour un Faso Danfani et à la concussion de la société civile. Des officiers avaient rapidement remisé leur treillis du RSP au placard pour le costume en cotonnade pendant cette période.

Il serait cependant erroné de lire cette pièce comme une tragi-comédie africaine tant son universalité ne fait pas de doute. Donald Trump n’est-il pas le Cousin d’Amérique de Basha Bash de par ses excès, sa démagogie et sa vision très étriquée du monde ? Baabou Roi est à l’affiche au Cito jusqu’au 16 juillet 2016. Courez-y.